(Togo First) – Données satellitaires, intelligence artificielle, drones, agriculture de précision, sécurité, finance climatique… Longtemps cantonné à des usages techniques, le géospatial est devenu aujourd’hui un levier stratégique de souveraineté, de résilience et de compétitivité pour les États africains. Au Togo, comme ailleurs sur le continent, l’écosystème se structure progressivement, entre initiatives citoyennes, montée en puissance du secteur privé et prise de conscience des pouvoirs publics.
Dans cet entretien accordé à , Richard Folly, fondateur et directeur général d’African Geospace, décrypte les grandes mutations à l’œuvre : l’irruption de l’intelligence artificielle dans l’analyse des données spatiales, les usages concrets de la geodata dans l’agriculture, la finance ou la gestion des risques climatiques, mais aussi les choix stratégiques auxquels sont confrontés les États africains, entre satellites nationaux et solutions mutualisées.
Passé par la NASA, analyste géospatial et entrepreneur engagé dans la transformation digitale, Richard Folly livre également sa vision du développement de l’écosystème africain du spatial, des modèles économiques viables pour les start-up locales et des conditions nécessaires pour que l’Afrique ne soit plus seulement consommatrice, mais actrice de la révolution géospatiale mondiale.
Togo First : Vous avez récemment été cité dans un article de à propos d’un programme international de leadership et de coopération. Pouvez-vous nous expliquer de quoi il s’agit ?
Richard Folly : Il s’agit du Cool Czechia Programme, souvent abrégé en a. C’est un programme d’échanges et de formation destiné aux jeunes leaders africains, avec pour objectif : créer un pont entre les talents émergents du continent et la République tchèque, un pays d’Europe centrale encore peu connu en Afrique, mais extrêmement avancé sur le plan technologique.
La République tchèque développe ses propres technologies, que ce soit dans les transports – trains, automobiles – mais aussi dans des secteurs de pointe comme le spatial. Le programme vise donc à exposer les jeunes Africains à cet écosystème, à ses méthodes de gouvernance et à ses capacités industrielles.
Concrètement, nous avons participé à des simulations de prise de décision au niveau européen, notamment sur des sujets sensibles et complexes comme la gouvernance des données, l’implantation de puces, l’accès à l’eau potable ou encore la protection de l’environnement. Nous avons également eu des échanges approfondis avec le ministère tchèque des Affaires étrangères, ce qui nous a permis de mieux comprendre leur politique extérieure et les initiatives déjà en cours à destination des pays africains.
C’était une immersion à la fois institutionnelle et technologique, menée avec un groupe d’environ une vingtaine de participants africains.
Togo First : Quel est le point de jonction entre ce programme et votre travail sur la data et le géospatial ?
Richard Folly : Pour moi, le lien est très direct. Notre entreprise, African Geospace, collabore déjà avec une société spatiale tchèque appelée TRL Space. Cette entreprise était d’ailleurs présente à Lomé en avril dernier, où nous avons coorganisé un forum consacré à l’espace et aux technologies géospatiales.
Participer à ce programme et me rendre à mon tour en République tchèque, c’était en quelque sorte boucler la boucle. Cela s’inscrit parfaitement dans la logique de coopération technologique et de circulation des savoirs que nous cherchons à construire autour de la data, du spatial et de leurs applications concrètes pour l’Afrique.

Togo First : Justement, quel est aujourd’hui l’état des lieux de la data géospatiale au Togo ?
Richard Folly : Il y a eu des avancées significatives. Pour donner un peu de perspective, le travail a réellement commencé dès 2013 avec la création de OpenStreetMap Togo, un projet open source que j’ai contribué à lancer pour la production et la diffusion de données géographiques libres.
Depuis, un véritable écosystème s’est progressivement structuré. Il y a des initiatives issues de la civic tech, comme OpenStreetMap, mais aussi des entreprises privées comme African Geospace, qui travaillent activement sur l’exploitation des données géospatiales.
Du côté de l’État, on observe également une montée en compétences. Plusieurs ministères s’intéressent désormais à l’utilisation des données satellitaires et forment des jeunes à leur exploitation. Le projet PRISE – le recensement des infrastructures socio-économiques – a notamment permis la mise en place de deux géoportails nationaux, aujourd’hui utilisés comme outils d’aide à la décision publique.
Si l’on fait la synthèse, entre initiatives citoyennes, entreprises privées et projets étatiques structurants, le Togo est clairement en train de se positionner sur l’exploitation stratégique de la data géospatiale.
“Sans compétences nationales capables de porter ces ambitions, même les meilleurs partenariats internationaux resteront limités à des projets ponctuels, sans appropriation durable”.
Togo First : A l’échelle africaine, où en est l’industrie de la geodata et du géospatial ?
Richard Folly : À l’échelle du continent, les initiatives se multiplient. Une observation revient souvent : l’Afrique anglophone est globalement en avance sur l’Afrique francophone, comme dans beaucoup de secteurs technologiques.
Aujourd’hui, on estime à environ 20.000 le nombre de professionnels du secteur géospatial en Afrique, avec un marché qui pourrait dépasser 22 milliards de dollars à l’horizon 2026. Il existe des acteurs régionaux, mais aussi de plus en plus d’entreprises nationales, publiques comme privées.
Il faut toutefois souligner que l’industrie de la data géospatiale est étroitement liée à celle du spatial. À ce titre, le lancement de l’Agence spatiale africaine, en avril dernier au Caire, marque une étape structurante. Elle joue un rôle de catalyseur en mettant en relation des entreprises spatiales africaines avec des agences et entreprises européennes afin de constituer des consortiums capables de répondre à des projets d’envergure sur le continent.
Il existe également une coopération formalisée entre l’Union européenne (UE) et l’Union africaine (UA), avec un portefeuille estimé à environ 100 millions d’euros, dont une part significative est consacrée aux projets spatiaux et géospatiaux. Tout cela contribue à structurer progressivement un véritable marché africain du géospatial.

Togo First : Lorsqu’on observe les avancées de pays comme le Rwanda, le Nigeria, l’Égypte, le Maroc ou plus récemment le Sénégal – notamment en matière d’investissements dans les satellites, les infrastructures numériques ou l’agriculture de précision –, le Togo est-il aujourd’hui sur la bonne trajectoire ? Quelles seraient, selon vous, les trois priorités stratégiques pour combler le retard ?
Richard Folly : Je pense que le Togo peut clairement rattraper son retard. Lorsqu’il y a une volonté politique affirmée, les moyens peuvent suivre. S’il faut identifier trois axes prioritaires, le premier est sans hésitation, la formation et le renforcement des capacités.
Tout ce dont nous parlons – satellites, données, intelligence artificielle – repose avant tout sur les ressources humaines. Sans compétences nationales capables de porter ces ambitions, même les meilleurs partenariats internationaux resteront limités à des projets ponctuels, sans appropriation durable. Il est donc essentiel de former massivement, aussi bien dans l’analyse de données géospatiales que dans les métiers plus techniques liés au spatial.
Togo First : Manque-t-on aujourd’hui de profils spécialisés, comme des géomaticiens ou des data scientists orientés géospatial ?
Richard Folly : Le secteur se divise en réalité en deux grands blocs. D’un côté, il y a l’axe applicatif : les data scientists, les analystes, ceux qui exploitent les données. Sur cet aspect, le Togo dispose déjà de certains profils, y compris au sein des ministères.
De l’autre côté, il y a l’axe plus technique et industriel, lié à la conception, à la fabrication et au lancement des satellites. C’est là que se situe le véritable déficit. Les données viennent du spatial, et cette expertise-là est encore très peu présente au niveau national. Il existe des Togolais dans la diaspora qui travaillent dans ce domaine, mais localement, les compétences restent insuffisantes. C’est pourquoi la formation doit couvrir l’ensemble de la chaîne de valeur, du spatial jusqu’à l’analyse des données.
Togo First : Au-delà de la formation, quels sont les autres leviers à activer ?
Richard Folly : Le deuxième axe stratégique est la coopération, à la fois régionale et internationale. Travailler avec des pays africains plus avancés, mais aussi avec des partenaires européens ou américains, permet d’aller beaucoup plus vite. Il n’est pas nécessaire de réinventer la roue : s’appuyer sur ceux qui ont déjà parcouru ce chemin permet de gagner du temps et d’améliorer l’efficacité des politiques publiques.
Le troisième axe consiste à identifier clairement les priorités nationales. Pour le Togo, certains secteurs apparaissent comme évidents. L’agriculture, par exemple, peut tirer un bénéfice immense des technologies spatiales, en augmentant la productivité tout en respectant l’environnement.
Un autre domaine crucial est celui de la sécurité et de la défense nationale. La sous-région est confrontée à des défis sécuritaires majeurs, et le Togo n’est plus totalement épargné. Les satellites peuvent jouer un rôle clé dans la surveillance des frontières terrestres et maritimes, la détection d’activités illicites et la prévention des menaces. À partir de ces deux priorités, d’autres cas d’usage émergeront naturellement, comme la gestion des risques de catastrophes, l’urbanisation résiliente ou l’aménagement du territoire.
Togo First : Le business model de la geodata reste encore flou dans beaucoup de pays africains. Quelles sont aujourd’hui les pistes de rentabilité les plus solides ?
Richard Folly : Les opportunités sont pourtant considérables. Le modèle le plus simple et le plus répandu repose sur des plateformes en mode SaaS, basées sur des données satellitaires. Les utilisateurs souscrivent pour accéder à des services sectoriels : agriculture, environnement, climat, etc.
C’est précisément ce que nous développons avec African Geospace. Nous préparons le lancement, au premier trimestre 2026, d’une plateforme dédiée à l’agriculture. Elle s’adresse à trois profils : les agriculteurs, les assureurs et les décideurs publics. Chacun accède à des informations climatiques et géospatiales adaptées à ses besoins, afin de prendre de meilleures décisions, qu’il s’agisse de gestion d’exploitation, d’évaluation des risques ou de conception de politiques agricoles.
Un deuxième modèle, plus institutionnel, repose sur le business-to-government. Il s’agit de transformer les données satellitaires en indicateurs directement actionnables pour les États ou les organisations impliquées dans la gestion des risques de catastrophes. Ici, on est sur des modèles contractuels, avec des licences ou des accords annuels, plutôt que sur de simples abonnements.
Enfin, il existe un troisième modèle plus industriel. L’Afrique dispose d’un important réservoir de jeunes talents. S’ils sont bien formés, ces profils peuvent intervenir dans la fabrication, le test ou le contrôle de composants de missions spatiales pour des acteurs internationaux. C’est une logique comparable à ce que l’on observe dans d’autres industries technologiques mondiales, et elle ouvre des perspectives importantes à moyen terme.
“Pour que l’écosystème progresse rapidement, il faut des institutions publiques capables de créer un environnement réglementaire favorable.”
Togo First : Comment voyez-vous l’évolution de l’écosystème géospatial au Togo et en Afrique dans les cinq à dix prochaines années ?
Richard Folly : Cet écosystème est déjà en train de se structurer progressivement, et il sera de plus en plus dynamique. On observe d’abord l’émergence d’acteurs issus de la société civile, notamment à travers des initiatives de type Civic Tech comme OpenStreetMap, très présentes aujourd’hui en Afrique. Ces projets jouent un rôle essentiel de formation, de sensibilisation et de démocratisation des usages du géospatial.
À un autre niveau, les acteurs privés – comme African Geospace et d’autres entreprises du continent – vont connaître une croissance rapide, portée par les partenariats internationaux. Le développement de cet écosystème ne peut pas se faire en silo : il faut casser les barrières, multiplier les collaborations et s’inscrire dans des réseaux globaux, comme nous le faisons avec nos partenaires européens.
Mais il ne faut pas négliger le rôle fondamental des États. Dans de nombreux pays africains, il n’existe pas encore de cadres juridiques clairs pour l’exploitation des technologies spatiales. L’absence de lois et de régulations complique l’innovation, car les acteurs ne savent pas toujours ce qui est autorisé ou non. Pour que l’écosystème progresse rapidement, il faut des institutions publiques capables de créer un environnement réglementaire favorable.
C’est pourquoi je plaide depuis plusieurs années pour la mise en place, au niveau national, de conseils spatiaux ou d’agences spatiales nationales. L’Agence spatiale africaine joue un rôle de coordination continentale, mais elle ne peut agir efficacement que si des initiatives existent au niveau des États. Sans structures nationales, même avec des ressources disponibles, il est difficile d’intervenir.
À terme, l’avenir du spatial en Afrique reposera sur quatre piliers : les acteurs privés, la société civile, les institutions publiques et les investisseurs. C’est l’interaction entre ces quatre composantes qui définira la trajectoire du continent dans ce secteur stratégique.
