(Togo First) – À l’occasion de sa première visite officielle au Togo depuis sa nomination, Nathalie Kouassi Akon, directrice régionale Golfe de Guinée de la Société financière internationale (IFC/SFI), était à Lomé pour échanger avec les autorités et les acteurs du secteur privé. Cette visite intervient alors que Lomé cherche à faire monter en puissance des investissements privés, malgré des défis persistants liés à la structuration du tissu productif, à l’accès au financement des PME et à la mobilisation de capitaux à long terme.
Dans cet entretien accordé à , la responsable régionale de l’IFC revient sur l’évolution du portefeuille de l’institution au Togo, ses priorités sectorielles — énergie, agriculture, infrastructures, numérique — et la stratégie de mobilisation des capitaux privés dans un environnement international plus contraignant. Elle détaille également la place accordée aux champions locaux, aux PME et aux instruments de garantie, tout en esquissant les perspectives de coopération à l’horizon 2030 entre le Togo et l’ensemble du Groupe de la Banque mondiale.
Togo First : Comment se porte aujourd’hui le portefeuille de l’IFC au Togo, en termes de volume, de secteurs couverts et de performance globale ?
Nathalie Kouassi Akon : Sur les cinq dernières années, entre 2020 et 2025, la Société financière internationale (SFI) a investi et mobilisé un montant record d’environ 320 millions de dollars au Togo. C’est un volume significatif, qui témoigne de l’importance stratégique du pays pour l’institution.
Ces investissements couvrent plusieurs secteurs clés, notamment l’énergie, l’industrie et les télécommunications. Cette diversification sectorielle répond à une priorité aujourd’hui clairement affirmée, tant au niveau du Groupe de la Banque mondiale que des autorités togolaises : la création d’emplois par le développement du secteur privé. À ce titre, le Togo occupe une place importante dans la région que je supervise, notamment en matière de potentiel d’emplois.
Historiquement, l’intervention de la SFI au Togo a débuté par les infrastructures portuaires et énergétiques. Nous avons notamment financé les terminaux à conteneurs du port de Lomé, puis accompagné le premier producteur indépendant d’électricité (IPP) du pays, pour la construction d’une centrale thermique de 100MW de capacité à Lomé. Ce sont des projets structurants, essentiels pour la compétitivité et la croissance de l’économie togolaise.
Sur les cinq dernières années, je citerais trois investissements à fort impact en matière de développement.
Le premier concerne TogoCom, où notre intervention vise à accélérer l’accès à la connectivité et à l’Internet très haut débit. Le numérique constitue un levier majeur de transformation économique, et cet investissement s’inscrit pleinement dans cette dynamique.
Le deuxième est Star Garments, dans l’industrie textile. Ce projet devrait permettre la création d’environ 4500 emplois directs et indirects, principalement au bénéfice des femmes, ce qui représente un impact social particulièrement important dans l’économie du Togo.
Enfin, plus récemment, nous avons accompagné Zener, afin de renforcer l’accès à une énergie plus propre, notamment à travers l’extension de ses capacités de stockage de gaz propane et butane.
Le financement des PME demeure par ailleurs au cœur de notre stratégie. Nous intervenons principalement via des intermédiaires financiers, en accompagnant des institutions comme Ecobank, le groupe NSIA, ou encore BOA, notamment à travers des mécanismes de garanties. Ces dispositifs permettent à ces partenaires de financer, en retour, les PME togolaises.
Togo First : Quels enseignements tirez-vous de l’évolution de ce portefeuille dans un contexte marqué par le resserrement des conditions financières et les défis sécuritaires et géopolitiques ?
Nathalie Kouassi Akon : Vous soulignez en effet deux tendances majeures — financières et géopolitiques — qui affectent profondément nos économies et notre action. Dans ce contexte, la stratégie IFC Vision 2030 s’est révélée en partie prémonitoire.
L’un de ses axes centraux est la mobilisation des capitaux privés. Depuis l’arrivée du président Ajay Banga et sous le leadership de Makhtar Diop, il est apparu clairement que l’aide publique au développement, à elle seule, ne suffirait plus à financer la croissance. Il est donc devenu essentiel de mobiliser davantage de capitaux privés.
Notre performance n’est désormais plus évaluée uniquement à l’aune des volumes investis, mais surtout en fonction de notre capacité à catalyser l’investissement privé. En interne, nous parlons d’une approche dite : la SFI intervient comme investisseur catalytique, avec pour objectif d’attirer d’autres investisseurs.
Nous le faisons à travers nos instruments traditionnels, comme les prêts syndiqués, mais aussi via des outils plus sophistiqués, notamment les émissions obligataires, ainsi que des partenariats public-privé.
Au Togo, cette stratégie est pleinement mise en œuvre. Sur environ chaque dollar investi au cours des cinq dernières années, la SFI a permis de mobiliser près de 3 dollars supplémentaires auprès d’investisseurs privés, en majorité étrangers. Cela illustre le caractère catalytique de nos interventions.
Cette mobilisation passe non seulement par nos financements, mais aussi par notre rôle de conseil auprès de l’État, notamment dans la structuration de projets en Partenariats Public-Privés (PPP).
Togo First : Quels sont aujourd’hui les secteurs que vous identifiez comme les plus prometteurs et qui font l’objet d’une attention particulière de l’IFC ?
Nathalie Kouassi Akon : Les secteurs que nous considérons aujourd’hui comme les plus prometteurs sont ceux qui ont été identifiés, au niveau du Groupe de la Banque mondiale, et en concertation avec les autorités togolaises, comme étant les plus porteurs en matière de création d’emplois, en particulier pour les jeunes.
À l’échelle du Groupe, cinq secteurs prioritaires ont été définis : les infrastructures, la santé, l’agriculture, le tourisme et l’industrie manufacturière à valeur ajoutée. Ce sont des secteurs à fort potentiel d’emplois dans les années à venir.
Au Togo, plus spécifiquement, notre cadre de partenariat avec le gouvernement — le Country Partnership Framework — s’articule autour de trois axes majeurs.
Le premier concerne l’énergie. Le Togo a été l’un des premiers pays signataires de l’initiative Mission 300 du Groupe de la Banque mondiale, qui vise à connecter 300 millions de personnes à l’électricité d’ici à 2030. Le pays s’est fixé un objectif ambitieux : passer d’environ 70 % de taux d’accès aujourd’hui à 90 % à l’horizon 2030. Cette ambition repose notamment sur le solaire et sur plusieurs projets énergétiques que la SFI a soutenus et continue d’accompagner.
Le deuxième axe est l’agriculture, à travers notamment l’initiative AgriConnect. Au Togo, notre action se décline autour de trois leviers.
Le premier est le financement de l’agribusiness, via des mécanismes de partage de risques mis en place en partenariat avec les banques commerciales.
Le deuxième levier concerne le renforcement des capacités, à travers des programmes comme , qui visent à former et accompagner les petits producteurs.
Enfin, un axe appelé à se développer davantage est celui de l’agri-tech, avec pour objectif de soutenir des plateformes technologiques capables de structurer les filières, faciliter l’accès au financement, aux marchés et à l’information agricole.
Le troisième secteur prioritaire, en accord avec le gouvernement, reste celui de la logistique et des transports, qui constitue un pilier essentiel du développement économique du pays.
Togo First : Quelle place occupent aujourd’hui les champions locaux dans votre stratégie au Togo ?
Nathalie Kouassi Akon : Effectivement, un axe devenu central de notre stratégie au Togo est le soutien à l’émergence de champions locaux, c’est-à-dire des entreprises togolaises à fort potentiel de croissance et d’impact.
Dans ce cadre, la SFI a lancé une initiative dédiée aux champions locaux togolais. Nous avons procédé à un screening d’environ 300 PME, à l’issue duquel huit entreprises ont été sélectionnées comme éligibles au programme. À ce stade, deux d’entre elles se sont engagées formellement dans le dispositif.
Ces entreprises bénéficient d’un accompagnement structuré, portant notamment sur la gestion financière et le respect des normes environnementales et sociales, dans la perspective d’un financement direct de la SFI. L’objectif est de les amener à un niveau de maturité compatible avec des investissements de long terme.
Un exemple concret est Zener, acteur de la distribution de gaz pétrole liquéfié, qui a bénéficié d’un financement de 16 millions de dollars. Ses activités couvrent l’ensemble de la chaîne de valeur du GPL. Un autre exemple est Yatt & Co, également active dans la distribution de gaz, qui a récemment signé un accord d’assistance technique avec la SFI. Des discussions sont en cours concernant des opportunités de financement, qui devraient se concrétiser prochainement.
Togo First : Le dernier rapport de l’IFC sur le Togo met en évidence une forte concentration du tissu productif. Seulement 0,4 % des entreprises réalise 77 % du chiffre d’affaires, tandis que près de 90 % sont des micro ou petites entreprises, souvent sous-capitalisées. Qu’est-ce que ce constat change concrètement dans votre stratégie au Togo ?
Nathalie Kouassi Akon : Ce constat est au cœur de notre réflexion. Dans le cadre de la stratégie , nous avons pris la décision de doubler notre portefeuille dédié au financement des PME.
Cela étant dit, il faut être précis sur les termes. L’expression recouvre des réalités très différentes, allant de la micro-entreprise à l’entreprise de taille intermédiaire.
Les micro-entreprises constituent l’écrasante majorité du tissu économique, au Togo comme dans beaucoup de pays africains. C’est à la fois une fragilité et un potentiel. Pour y répondre efficacement, la SFI a compris qu’elle ne pouvait pas agir seule et qu’il fallait nouer davantage de partenariats.
Nous travaillons par exemple avec des écosystèmes d’innovation et des incubateurs, comme ceux soutenus par le PNUD, afin de créer un pipeline d’entreprises susceptibles, à terme, d’accéder à des financements. Aujourd’hui, certaines start-up ou très petites entreprises ne sont pas directement finançables par la SFI, mais cela ne signifie pas qu’elles doivent être exclues de notre action. L’objectif est de les accompagner progressivement, directement ou indirectement, tout au long de leur chaîne de valeur.
Togo First : Concrètement, comment cette approche se traduit-elle dans vos instruments de financement ?
Nathalie Kouassi Akon : Historiquement, notre action en faveur des PME s’est principalement faite à travers les institutions financières. Pendant longtemps, nous avons travaillé avec les grandes banques internationales, via des lignes de crédit et des garanties. Puis, progressivement, nous avons élargi notre intervention à des banques de taille intermédiaire.
Aujourd’hui, notre stratégie évolue encore. Dans le cadre de l’accroissement de nos financements aux PME, nous mettons un accent particulier sur les institutions de microfinance et les fintechs. Les garanties et lignes de financement que nous leur accordons leur permettent d’élargir leur portefeuille de prêts, tout en respectant des conditionnalités précises.
Nous les appuyons également avec de l’assistance technique, afin d’aider ces institutions à mieux structurer leurs produits, à cibler les PME et à mieux appréhender l’attractivité — mais aussi les risques — de ce segment de marché. C’est un marché exigeant, mais indispensable si l’on veut répondre à la réalité du tissu économique togolais.
Par ailleurs, nous avons créé un département spécifique, Upstream, dont la mission est de préparer des entreprises en amont, avant qu’elles ne soient finançables. C’est dans ce cadre que nous accompagnons, par exemple, Gozem, une start-up que nous finançons aujourd’hui au Togo.
Togo First : Malgré la mise en place de garanties, y compris celles de l’IFC, certaines PME estiment que le coût du crédit demeure inchangé, comme si la réduction du risque n’était pas répercutée sur les conditions de financement. Comment expliquez-vous ce décalage et comment l’IFC s’assure-t-elle que ses garanties produisent un impact réel pour les entreprises ?
Nathalie Kouassi Akon : C’est une question légitime, et c’est un travail de suivi permanent. Le coût d’un prêt repose sur deux éléments : le risque de crédit, mais aussi le coût de la liquidité, qui reste élevé et souvent avec une maturité à court terme dans nos économies.
Cela ne signifie pas que tout est justifié. Nous travaillons activement avec nos partenaires financiers pour nous assurer que nos instruments produisent un impact réel. Nos partenariats avec les banques sont aujourd’hui définis sur des critères d’impact précis : le nombre de PME financées, l’attention portée aux entreprises dirigées par des femmes, et le respect des principes de protection des consommateurs.
Concrètement, nous exigeons une transparence sur la formation des taux, ainsi que des mécanismes visant à éviter toute facturation abusive. Ces éléments font partie intégrante des reportings réguliers que nos partenaires bancaires doivent nous fournir. C’est un processus exigeant, mais indispensable pour garantir la crédibilité et l’efficacité de notre action.
Togo First : Au cours de la dernière décennie, le Togo a attiré des investissements directs, notamment dans la banque, la logistique et certaines industries. Peut-on parler d’une véritable montée en gamme de l’économie, ou subsiste-t-il encore des freins structurels qui empêchent les entreprises togolaises de changer d’échelle et de capter davantage d’investissements ?
Nathalie Kouassi Akon : Il est important, avant tout, de reconnaître les progrès accomplis. En tant qu’Africains, nous avons souvent des attentes élevées — et c’est légitime — mais il faut aussi savoir prendre le temps de mesurer les évolutions positives.
Sur ce plan, le Togo affiche des résultats notables. Dans le dernier classement Business Ready (B-READY), le pays s’est classé troisième meilleur réformateur en Afrique subsaharienne. Il fait également partie des rares pays à revenu faible ou intermédiaire à figurer parmi les premiers groupes de tête dans la majorité des domaines évalués : création d’entreprises, localisation, services financiers, commerce international, fiscalité, règlement des différends et concurrence.
À l’échelle africaine, seuls quelques pays, comme le Rwanda, présentent une trajectoire de réforme comparable. C’est un signal très positif, qu’il convient de consolider.
Ces avancées ont déjà permis de mobiliser des volumes significatifs de capitaux privés. Comme je l’indiquais, la SFI a investi et mobilisé environ 320 millions de dollars au Togo. Cette dynamique est le fruit d’un travail étroit avec le gouvernement, dans le cadre d’initiatives sectorielles ciblées.
Dans le secteur de l’énergie, par exemple, l’objectif est d’atteindre un taux d’accès de 90 % d’ici à 2030, ce qui nécessitera de mobiliser environ 1,4 milliard de dollars de capitaux privés. Au niveau de l’agriculture, les besoins sont également de l’ordre de 1 milliard de dollars. Atteindre ces objectifs impliquera davantage de réformes, menées en concertation avec le secteur privé, afin d’identifier précisément les freins et d’accélérer leur levée.
Le fait de travailler par secteur prioritaire nous permet justement de cibler les réformes de manière plus fine, en partenariat avec nos collègues de la Banque mondiale. Cela nous aide aussi à mieux distinguer les besoins des grandes entreprises de ceux des petites et micro-entreprises, qui sont très différents.
Dans ce contexte, des initiatives comme la Local Champions Initiative sont essentielles. Elles ne visent pas uniquement à financer des volumes, mais aussi à mieux comprendre les besoins des entreprises locales en matière d’écosystème, de structuration et de réformes, afin qu’elles puissent participer plus activement et plus formellement à l’économie.
Togo First : Quels sont, à plus long terme, les objectifs de financement de l’IFC au Togo à l’horizon 2030, et à quelles conditions le pays peut-il changer d’échelle dans sa relation avec l’IFC et le Groupe de la Banque mondiale, y compris MIGA ?
Nathalie Kouassi Akon : En collaboration étroite avec la Banque mondiale et MIGA, nous avons défini les secteurs sur lesquels nous allons nous concentrer dans les années à venir. Il s’agit principalement de l’agriculture, du transport et de la logistique, du développement numérique et de l’énergie, qui resteront au cœur de nos priorités.
Un élément important de cette nouvelle phase est le renforcement de la coordination au sein du Groupe de la Banque mondiale. Depuis environ deux ans, nous mettons en place dans plusieurs pays un système de représentation conjointe, avec un représentant unique couvrant à la fois la Banque mondiale, la SFI et MIGA. L’objectif est qu’à l’horizon 2026, tous les pays disposent d’un représentant Groupe, afin d’assurer une approche plus cohérente et intégrée.
Au Togo, cette représentation conjointe entrera en vigueur à partir de février, ce qui renforcera encore la coordination entre les interventions publiques et privées.
Au Togo plus spécifiquement, nous avons contribué au financement des PME à travers, notamment, une titrisation de 25 millions de dollars menée par NSIA, en partenariat avec la BOAD. Nous avons également ciblé le secteur agricole, via des mécanismes de partage de risques, mais aussi par le financement d’une institution de crédit-bail leader sur son marché, qui facilite l’accès à la machinerie agricole pour les petites exploitations.
Notre approche consiste à intervenir sur l’ensemble de la chaîne, en soutenant à la fois les PME, majoritairement de manière indirecte, et les grands investisseurs internationaux capables de porter des partenariats public-privé et des projets structurants pour l’État.
Togo First : Votre mot de fin ?
Nathalie Kouassi Akon : Le Togo demeure un partenaire important de la SFI. Nous y sommes présents depuis longtemps et nous observons une évolution progressive et encourageante du pays, qui attire de plus en plus d’investisseurs, y compris dans un contexte régional et mondial plus difficile. Nous sommes engagés au Togo sur le long terme, et nous continuerons à accompagner cette trajectoire de transformation dans les années à venir.
